Après la première implantation d’une valve aortique par voie trans-cathéter à l’Hôpital Général de Douala, Manaouda Malachie, le ministre de la Santé publique a indiqué sur ses pages sociales notamment X, que le Cameroun est le premier pays d’Afrique subsaharienne à avoir réalisé cette opération. Seulement, des articles de presse et des comptes rendus publiés sur des plateformes médicales le démentent. Contrairement à l’annonce du ministre, plusieurs pays ont devancé le Cameroun, à l’instar de la République Sud-africaine, le Kenya et le Sénégal.
Le 14 mars 2026, l’Hôpital général de Douala a pratiqué sa première implantation d’une valve aortique par voie trans-cathéter (TAVI). Cet établissement hospitalier de première catégorie est le seul à avoir réalisé cette chirurgie au Cameroun. Une véritable prouesse pour le pays, dans le domaine de la cardiologie interventionnelle qui n’a pas laissé indifférent Manaouda Malachie.
Le ministre de la Santé publique (Minsanté) n’a en effet pas hésité à publier cette information sur X (lien archivé ici ) et LinkedIn (lien archivé ici) dans les deux langues parlées au Cameroun que sont le français et l’anglais. Une façon certes, d’exprimer sa joie pour l’effectivité de ce qu’il a appelé prouesse médicale, d’autant plus que cette pratique « témoigne du renforcement de notre plateau technique et de l’expertise de nos équipes », lit-on dans ses posts.
Outre cela, Manaouda Malachie révèle qu’il s’agit d’« une avancée majeure pour la cardiologie, jamais vue encore en Afrique subsaharienne ». Ces propos du Minsanté ont été rapportés entre autres dans des articles d’Echo santé TV et Stopblablacam.
C’est quoi le TAVI ?
De façon simple, le TAVI est, d’après le Centre de Cardiologie interventionnelle Belledonne, le remplacement de la valve aortique par cathéter. Acronyme de trans-cathéter aortic valve implantation, cette technique percutanée est proposée en alternative à la chirurgie à “cœur ouvert”, qui est une opération efficace et reconnue mais lourde et risquée chez les patients âgés ou fragiles. « Ce qui s’est toujours passé, c’est ouvrir la valve ; ce qu’on appelle chirurgie à cœur ouvert, où le chirurgien remplace la valve par une prothèse. Maintenant, le TAVI est une technique qui permet de remplacer cette valve sans passer par la chirurgie à cœur ouvert. On passe plutôt par une artère », explique le Dr. Viche Lade, cardiologue. Il ajoute : « Généralement, on a deux types de prothèse de valve. On a les mécaniques qui, lorsqu’on les implante, durent très longtemps et les bioprothèses qui sont biologiques et ont une durée de vie limitée(…) Il n’ y a que les prothèses biologiques qui passent par le TAVI ».
Cette pratique a été réalisée pour la première fois au CHU de Rouen, en France, le 16 avril 2002, soit il y a 24 ans. Son pionnier, le Pr Alain Cribier, décédé en février 2024, révolutionne cette pratique après observation de nombreux patients atteints de rétrécissement aortique, sans option thérapeutique. Ceci en raison du haut risque de mortalité estimé à 80% dans les 2 ans en France. Et dans les années 80, en raison des risques liés à l’âge des patients, plus d’1/3 d’entre eux étaient privés de soins d’opération chirurgicale. « À Rouen, au-delà de 75 ans, seul 1% des patients étaient acceptés pour avoir un remplacement valvulaire aortique, et tous les autres patients décédaient », a indiqué Pr. Alain Cribier lors d’une interview réalisée par Invivox magazine, un blog conçu pour la communauté médicale.
Vérification
Au cours d’une recherche par mots clés sur Google sur les pays d’Afrique subsaharienne ayant déjà réalisé le TAVI, DataCheck découvre que le Sénégal a précédé de quelques mois le Cameroun. Car c’est le 8 décembre 2025, que ce pays devient, d’après RFI et Seneweb, pour ne citer que ces deux médias, le premier d’Afrique de l’Ouest à avoir réalisé l’implantation d’une valve aortique par voie trans-cathéter. Les deux patients ayant bénéficié de cette chirurgie présentaient un rétrécissement aortique sévère symptomatique.
Capture d’écran de quelques images de l’opération au Sénégal. ©ICPS
Une recherche par mots clés sur Google de ce qui précède confirme en effet que le Sénégal est bien le pionnier en Afrique de l’Ouest. Cependant, le même exercice en langue anglaise renseigne autrement. Ici, le Nigéria occupe la première place de cette sous-région. Toutes nos tentatives pour joindre le ministère fédéral de la Santé et des Affaires sociales du Nigéria, Euracare (l’espace sanitaire ayant réalisé pour la première fois le TAVI à Lagos au Nigéria), ou encore la cellule de communication du ministère de la Santé du Sénégal ont été infructueuses. Nous mettrons l’article à jour lorsque nous recevrons des réponses de ces sources.
DataCheck a donc décidé d’orienter cette fois-ci sa recherche sur l’année de réalisation du TAVI au Nigéria. Tous les résultats convergent vers 2024, précisément en janvier, alors que celles sur le Sénégal évoquent l’année 2025.
Quels sont les pays qui constituent l’Afrique Subsaharienne ?
D’après la Banque Mondiale, 48 pays constituent l’Afrique Subsaharienne. Qui, selon le Centre mexicain des relations internationales(Cemeri), comprend tous les pays d’Afrique qui ne bordent pas la mer Méditerranée et sont situés au sud du désert du Sahara. Ces pays peuvent, selon le même centre, qui cette fois-ci cite le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), être divisés en quatre sous-régions à savoir l’Afrique de l’Ouest, de l’Est, du Sud et du Centre. D’ailleurs, le Sénégal et le Nigéria font partie du lot que compte cette zone.
Carte annotée des pays de l’Afrique subsaharienne ©Classe internationale
Contacté pour plus d’informations sur la déclaration de vérification, le ministère de la Santé Publique via Clavère Nken, son Chef de la cellule de communication n’a pas donné une suite favorable à toutes les sollicitations.
Outre le Sénégal, la précédente recherche sur les pays praticiens du TAVI en Afrique Subsaharienne révèle que L’Afrique du Sud est pionnière de la zone et le Kenya la seconde. D’ailleurs, Grok, l’IA de X y apporte des précisions. « Le TAVI a déjà été effectué en Afrique subsaharienne : dès 2009 en Afrique du Sud (Netcare), en 2015 au Kenya (Aga Khan, seul centre hors Afrique du Sud) et en 2022 (Mediheal) », lit DataCheck sur le réseau social d’Elon Musk, qui relève néanmoins qu’il s’agit d’« une grande première pour le Cameroun et l’Hôpital Général de Douala », tout en félicitant l’équipe l’ayant réalisé.
Les autres pays praticiens
En plus de l’Afrique du Sud, le Kenya et le Sénégal, Gemini, l’IA de Google mentionne la Mauritanie. Pour plus d’information sur le nombre de pays d’Afrique Subsaharienne ayant déjà pratiqué cette technique percutanée, DataCheck a contacté World heart federation, une ONG reconnue par l’OMS dont la mission est de lutter contre les maladies cardiovasculaires à l’échelle mondiale et promouvant la santé cardiaque. Seulement, cette fois-ci aussi, impossible de les avoir. La société camerounaise de cardiologie n’a, à son tour, pas pu nous aider.
Dr. Viche Lade qui a été compté parmi les cardiologues à avoir participé à la première implantation de valve aortique par voie trans-cathéter croit savoir que des pays comme le Kenya et l’Afrique ont déjà pratiqué cette intervention. « En Afrique noire francophone, si je ne me trompe pas, le premier TAVI a été réalisé au Sénégal », lance-t-il, hésitant.
C’est ainsi que DataCheck recours à des recherches par pays. Notamment sur les 48 que compte la région subsaharienne.
Il ressort de ces examens qu’environ 8 pays ont déjà eu recours au TAVI et 3 dont cette information est incertaine. Il s’agit précisément de la Tanzanie, du Niger et du Rwanda. Mais comme pour les précédents pays, toutes nos tentatives de joindre leur ministère de la Santé ont été vaines.
En conclusion, l’assertion de Manaouda Malachie, le ministre de la Santé publique au Cameroun selon laquelle le Cameroun est le premier pays d’Afrique Subsaharien à réaliser le TAVI est fausse. D’après des articles de presse et des comptes rendus publiés sur des plateformes médicales, à date, 8 pays ont devancé le Cameroun dans cette pratique, sur les 48 que compte l’Afrique Subsaharienne.
Michèle EBONGUE
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