Polain Nzobeuh, présenté comme un docteur en biologie et thérapeute camerounais, a dans une de ses publications Facebook, fait plusieurs déclarations sur le manioc. Toutes portent selon lui, sur l’existence des études scientifiques démontrant la toxicité du manioc et son impact sur le développement intellectuel des populations. D’après des spécialistes en agronomie, biologie moléculaire et en science alimentaire et nutrition, cette assertion est partiellement vraie.

Connu pour ses sorties très polémiquées, Polain Nzobeuh, présenté comme un biologiste et thérapeute camerounais a fait plusieurs allégations sur sa page Facebook à propos du manioc. Le post qui s’avère être un relai d’une conversation mentionne ceci : « J’ai révélé à Valère BELIAS les études scientifiques qui démontrent la toxicité du manioc et son impact sur le développement intellectuel des populations (…) Les zones où on mange le plus de manioc, ce sont des zones où on voit le plus de crétinisme (…) Je ne dis pas que le manioc donne directement le cancer, mais c’est un contributeur, c’est un favorisateur des conditions cancéreuses ».

Deux jours après sa publication, le post a généré plus de 1 000 commentaires et près de 450 partages.

Vérification

Nous avons contacté Polain Nzobeuh pour avoir la source qui renseigne sur la toxicité du manioc. En guise de réponse, il a envoyé à la rédaction un lien, en indiquant : « Voici le document en question qui explique en partie ces faits ». Long de 13 pages, le texte semble être une partie du compte rendu d’un colloque sur des recherches et questions de santé publique tenu à Ottawa au Canada, du 31 mai au 2 juin 1982. Intitulé « la toxicité du manioc et la thyroïdes », ce rapport révèle que dans les variétés classées fraiches, il existe des catégories de manioc dites douces ou amères. Ceci, « selon la teneur en acide cyanhydrique (HCN) de la pulpe. Cependant, les concentrations d’HCN dans les racines varient considérablement selon les différentes variétés étudiées », lit DataCheck.

Selon Mohamed Foupouapouognigni, ingénieur agronome, le manioc est toxique lorsqu’il est « à l’état cru ou mal préparé. (Car il) contient de la linamarine, un glucoside cyanogénétique qui libère du cyanure ». Lorsqu’il est « trempé, fermenté, séché ou cuit, la toxicité est éliminée. », a-t-il ajouté.

Comme lui, Morel Longue, biologiste moléculaire soutient que le manioc cru est toxique, « mais les méthodes de traitement avant consommation annule le poison qu’on retrouve dans le manioc ». C’est ainsi que transformé, il perd sa toxicité. Des propos identiques qu’on retrouve également dans le document pourtant présenté par Polain Nzobeuh, comme étant la source de sa déclaration. « Le traitement des racines de manioc entraîne la conversion rapide de I’HCN captif en HCN libre qui est ensuite libéré. La teneur en HCN des produits transformés est donc nettement inférieure à celles des racines fraîches (…)  Le séchage des cossettes de racines entières est très efficace pour abaisser considérablement le taux de HCN des racines de manioc », relèvent F. Delange et R. Ahluwalia, co-rédactrice de ce compte rendu qui occupaient respectivement le rôle de Professeur assistant, Service des radioisotopes, Hôpital Saint-Pierre, Bruxelles, Belgique et l’ancienne directrice adjointe, Division des sciences de la santé, Centre de recherches pour le développement international, Ottawa, Canada, lors de la rédaction de l’étude.

Toutefois, comme le souligne Pr. Djeukeu Asongui William, enseignant chercheur en sciences alimentaire et nutrition, toutes les variétés de manioc ne libèrent pas le cyanure d’hydrogène. Mais pour celles qui le font, « les procédés de transformation notamment la fermentation va libérer ce cyanure envers l’eau. Parce que quand on fermente le manioc, le cyanure qui est fixé sur les molécules de glucose va se libérer et va diffuser avec l’eau qui sort. Ce qui va rester c’est l’amidon », explique.

De plus, la teneur en cyanure, comme l’indique l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), est beaucoup plus élevée dans la peau du manioc, même si le goût amer n’indique pas avec certitude la présence de cyanure. C’est ainsi que « le cyanure libéré se dissout dans l’eau quand la fermentation est provoquée par un trempage prolongé, et s’évapore quand le manioc fermenté est séché ». Toutefois, « le séchage au soleil de petits morceaux de manioc frais pendant une courte durée n’est pas un bon procédé de détoxication. (Car) le cyanure ne sera pas complètement libéré et l’enzyme sera détruite pendant le séchage. Les techniques de transformation par séchage au soleil ne réduisent que de 60 à 70 % la teneur totale en cyanure durant les deux premiers mois de conservation », renseigne le document du FAO.

Encadré :

[Le principe toxique essentiel qui existe en quantités variables dans toutes les parties de la plante de manioc est un composé chimique appelé linamarine. Il coexiste souvent avec son homologue méthylique appelé méthyllinamarine ou lotaustraline. La linamarine est un glucoside cyanogénétique qui est transformé en acide cyanhydrique toxique ou acide prussique lorsqu’il entre en contact avec la linamarase, une enzyme qui est libérée quand les cellules des racines de manioc se rompent. La linamarine est par ailleurs un composé assez stable qui n’est pas modifié durant la cuisson du manioc. Si elle passe de l’intestin dans le sang comme glycoside intact, elle est probablement excrétée inchangée dans l’urine sans dommage pour l’organisme (Philbrick, et al., 1977). Cependant, la linamarine ingérée peut libérer du cyanure dans l’intestin durant la digestion.

Toutefois, l’acide cyanhydrique (HCN) est un composé volatil qui s’évapore rapidement dans l’air à des températures supérieures à 28 °C et se dissout facilement dans l’eau. Il peut aisément être perdu durant le transport, l’entreposage et l’analyse des échantillons.

FAO]

Manioc, crétinisme et cancer 

Alors que Polain Nzobeuh affirme dans la même assertion que nous vérifions que les zones où on consomme le plus de manioc sont celles où on voit le plus de crétinisme, et que cet aliment favorise les conditions cancéreuses, aucun de ces éléments n’est contenu dans le document source qu’il nous a transmis. Mais qu’en est-il exactement ?

D’après une section de « La toxicité du manioc et la thyroïde : des recherches et questions de santé publique » qui n’est pas contenue dans le document source de Polain Nzobeuh, il est indiqué que « 3 à 17 % des gens qui vivent dans les régions gravement goitreuses souffrent de crétinisme et de troubles connexes ». Et « même si le manioc est cultivé dans des pays tels que l’Inde, la Thaïlande, l’Indonésie et la Malaisie, rien ne prouve que sa consommation joue un rôle quelconque dans la goitrigenèse en Asie », renseigne le compte rendu de colloque.

Pendant que Polain Nzobeuh établit une relation entre le crétinisme et la consommation du manioc, les spécialistes eux, réfutent cet argument jugé non prouvé. « Je ne pense pas qu’il y ait un lien statistique entre la consommation de manioc et le crétinisme », lance Morel Longue, dont les explications ne sont pas très éloignées de Djeukeu Asongui William. « Le lien de causalité n’est pas établi. Par contre, sans le manioc, beaucoup de gens seraient mortsAujourd’hui, on ne peut pas attribuer cette maladie à un seul type d’aliment. Pour réussir une telle prouesse, ce qu’il faut faire c’est prendre un groupe d’individu, leur donner du manioc H24 et les suivre sur quelques années ».

Quant à la relation avec le cancer, le principe est le même, affirme l’enseignant chercheur en science alimentaire et nutrition ; même si Santé Magazine atteste que ses fibres « sont indispensables à l’alimentation et contribuent à réduire l’apparition de certaines maladies comme le diabète ou le cancer du côlon ».

De plus, le rôle principal du manioc est selon Djeukeu Asongui William, de couvrir les besoins en énergie de l’individu. Et « est connu pour beaucoup de vertus (…) On utilise l’amidon de manioc pour soigner un type de plaie », croit savoir Morel Longue.

Globalement, l’information selon laquelle le manioc est toxique, est partiellement vrai. Parce que toutes les variétés ne le sont pas et transformé, il perd sa toxicité. Des spécialistes en agronomie, biologie moléculaire et en science alimentaire et nutrition démontrent le contraire. Idem pour la rumeur sur le fait que les zones où on consomme le plus de manioc sont celles où on voit le plus de crétinisme, ainsi que le fait que le manioc contribue ou favorise les conditions cancéreuses.

Michèle EBONGUE