Base alimentaire de millions de Camerounais entre autres, ce tubercule suscite des inquiétudes liées à sa toxicité potentielle qui entraînerait la mort. Mais après vérification auprès des spécialistes de la santé et de la toxicologie, l’affirmation selon laquelle ce tubercule est mortel est fausse.
Plusieurs publications sur Facebook notamment présentent le manioc comme « L’aliment le plus mortel au monde ». Les posts qui montrent des tranches de ce tubercule cuit ou cru précisent d’ailleurs que, c’est « la nourriture la plus meurtrière dans le monde » et qu’elle « prend la vie plus de 200 personnes par an, mais des millions de personnes encore elle est consommée (Sic) ». Ces nombreux posts (1,2,3,4) sont publiés principalement dans le groupe FaceBouffe Maison qui rassemble plus 37 000 membres autour du partage « des idées de recettes équilibrées ». Seulement, dans un pays où le manioc est la base alimentaire quotidienne de nombreux ménages sous forme de tapioca/gari, miondo ou bâtons de manioc (bobolo), ou encore de farine (fufu), et de tubercules bouillis… cette affirmation trouve un large écho et suscite aussi bien moults réactions que des doutes et des craintes.
Ces publications circulent quelques jours après la tenue de la première la première assemblée générale constitutive de l’interprofession manioc du Cameroun (IPMAC) le 24 juillet 2026 à Douala. Placée sous le thème : « Ensemble, bâtissons une filière manioc forte, compétitive et prospère », cette rencontre a réuni entre autres des producteurs, des distributeurs, des exportateurs, des producteurs, des transformateurs, des semenciers. Objectif : développer la filière manioc. Nous avons écrit aux auteurs de ces publications sur messenger, mais en vain. Contactés par DataCheck, des spécialistes en toxicologie alimentaire et en santé réfutent cette affirmation.
Source: Annales de nutrition et de l’alimentation, Vol.25, publié par S. Karger AG. Auteurs: J.-C. Favier. S. Chevassus-Agnes and G. Gallon
Vérification
Pr Djeukeu William, enseignant-chercheur à l’université de Douala est formel : « Cette affirmation est fausse ». Celui qui travaille dans le domaine des sciences alimentaires et nutrition relève que, lorsqu’on parle de consommation du manioc, il est aussi mis en exergue, des méthodes de transformation. Des processus qui font en sorte que, s’il y a des composés toxiques, ils vont être éliminés. « Les procédés de consommation développés par nos parents ont permis de venir à bout du cyanure contenu dans le manioc. Que l’on me dise que le manioc est pauvre en nutriments, là je suis d’accord (…) Je pense qu’il y a beaucoup d’affirmations de ce genre juste pour faire le buzz », explique l’enseignant-chercheur. Il poursuit, « des pays comme le Cameroun, le Congo, le Gabon, la RCA, la base de l’alimentation c’est-á-dire la principale source de glucides c’est le manioc. A quel moment le manioc devient toxique et plus encore mortel ?C’est que les gens mourraient en masse… ».
Etudiante en 6è année de pharmacie à Thiès au Sénégal, le Dr Fifamè Accalogoun aussi réfute cette allégation. « Non, le manioc n’est pas la nourriture la plus meurtrière dans le monde », lance-t-elle d’emblée. Diallo Aboudoulatif, enseignant de toxicologie à la faculté des sciences de la santé de l’université de Lomé au Togo trouve cette assertion excessive. « L’affirmation est exagérée », souligne-t-il. Il poursuit, « elle vient du fait que le manioc, surtout les variétés amères, contient naturellement des substances pouvant libérer du cyanure. Mais nos populations connaissent cette variété dangereuse et l’évitent habituellement ».
En effet, les trois spécialistes confirment que le manioc contient naturellement des glucosides cyanogéniques comme la linamarine surtout ses variétés amères. « Le manioc amer peut effectivement être toxique s’il est consommé cru ou mal préparé. Il contient des glucosides cyanogéniques qui peuvent libérer du cyanure. Une forte exposition peut provoquer une intoxication grave, voire mortelle. La technique de rouissage permet d’éliminer les glucosides cyanogéniques. Ainsi même les plants préparés en utilisant le manioc amer peuvent être consommés sans problème », explique Diallo Aboudoulatif. « Oui, il (manioc amer) est nocif à la consommation », renchérit Fifamè Accalogoun.
Valeurs nutritives
D’après cette dernière, c’est la raison pour laquelle plusieurs étapes traditionnelles de traitement du manioc sont pratiquées pour supprimer son amertume et sa toxicité par élimination des manihotoxosides. Elles mettent en œuvre : l’épluchage et le rejet de l’écorce riche en substances toxiques, l’immersion prolongée dans l’eau pour dissoudre les glucosides, le broyage ou le pulpage pour favoriser leur contact avec les enzymes hydrolysantes, l’exposition à l’air, la dessiccation ou la cuisson pour chasser l’acide cyanhydrique. Des techniques traditionnelles que l’on retrouve dans une étude de l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) intitulée : « Racines, tubercules, plantains et bananes : dans la nutrition humaine », précisément dans le chapitre 5.
Source: Les aliments d’origine végétale au Cameroun de J. Pelé et S. Le Berre publié en 1996.
Dans la même étude, le chapitre 7 intitulé « Substances toxiques et facteurs antinutritifs », argue que, « les méthodes traditionnelles de transformation et de cuisson du manioc, si elles sont appliquées avec soin, peuvent réduire la teneur en cyanure jusqu’à des niveaux non toxiques. Une méthode de transformation efficace libérera la linamarase en désintégrant la microstructure de la racine de manioc. En amenant cette enzyme en contact avec la linamarine, le glucoside est transformé en acide hydrocyanique. Le cyanure libéré se dissout dans l’eau quand la fermentation est provoquée par un trempage prolongé, et s’évapore quand le manioc fermenté est séché », lit-on. Mais aucune classification du manioc comme nourriture la plus meurtrière au monde. Sur le site de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), DataCheck n’a trouvé aucun classement des aliments les plus mortels. Mais plutôt une sorte de fiche d’informations sur la sécurité alimentaire, publiée le 4 juin 2026 dans laquelle il est fait mention des « principales maladies d’origine alimentaire et leurs causes », ainsi que du « fardeau des maladies d’origine alimentaire ».
Revenant sur les valeurs nutritives de cet aliment, ces trois spécialistes rappellent que le manioc est très riche en glucides et constitue une bonne source d’énergie. Par contre, il est pauvre en protéines, fibres, sels minéraux, vitamines et protéines.
Au terme de la vérification, il s’avère que le manioc n’est pas la nourriture/l’aliment le plus mortel au monde. Cette assertion est fausse. D’après des spécialistes, c’est un aliment de base qui subit des transformations en farine de couscous, gari, miondo/bâtons de manioc (bobolo)… selon des méthodes traditionnelles, le rendant sûr et sans danger pour la consommation.
Marthe NDIANG
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