Une vidéo dans laquelle on voit une eau colorée sortir du tronc d’un arbre pendant sa coupe, est largement partagée sur Facebook. Cette scène dont le message accompagnateur laisse croire qu’elle s’est déroulée au Cameroun, est, selon certains commentaires du post, un fait mystérieux. Contactés, des spécialistes de l’eau, de la forêt et des végétaux révèlent qu’il n’en est rien. Ce phénomène est, selon eux, naturel et est propre à plusieurs types d’arbres. 

Le 4 août 2026, “Visiter le Cameroun avec moi”, une page Facebook qui valorise le tourisme et promeut la destination Cameroun publie une vidéo dans laquelle on voit une eau colorée sortir en grande pompe d’un arbre en plein abattage en forêt. Cette séquence laisse entendre le bruit d’une tronçonneuse et une voix masculine s’exclamant : « ça, c’est la magie ! ».  La suite du message est dite en une langue semblable au Fang, un dialecte parlé par un groupe ethnique d’Afrique centrale, présent au Nord et à l’Ouest du Gabon, en Guinée équatoriale et au Cameroun, chez les Beti et les Bulu. 

Des ressortissants des zones sus citées (Sud du Cameroun et Gabon) que nous avons consultés pour la traduction affirment qu’il s’agit bien de cette langue. Ils apportent une traduction au message véhiculé dans la vidéo. « Regarde comment l’eau sort du cœur de l’arbre » ou encore « regarde les flots d’eau qui coulent de ses entrailles ». Avec près de 450 commentaires, plus de 250 partages et près de 3 500 « j’aime » au 9 août 2026, cette publication, accompagnée de du drapeau du Cameroun en émoji,  laisse croire qu’elle vient de ce pays.

Vérification

Une recherche d’images inversées après fragmentation du film via Invid WeVerify, ne révèle pas son origine, et la langue locale parlée dans cette séquence, ne résout pas le problème. Ceci en raison de la transfrontalité du dialecte. De plus, la vidéo n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été publiée sur la même page, 5 ans avant, soit le 4 août 2021. Plus tôt en juillet de cette même année, une page Facebook Kenyane avait fait pareil. 

Que révèle cette eau colorée ? 

Une recherche par mots clés sur Google sur cette sortie d’eau d’un arbre en plein abattage a permis de retrouver une vidéo diffusant une scène similaire. Futura – Inspirons l’avenir, la page Facebook du site web éponyme, spécialisé en Science et technologie est celle qui la diffuse. De façon hypothétique, la page évoque ceci comme explication :« Il se pourrait que ce soit l’œuvre de champignon xylophage qui dévore le bois ou plus précisément la lignine, l’un de ses constituants principaux. Les arbres creux servent aussi de refuge pour les animaux comme pour les mésanges ou encore les pic-verts. Quant à l’eau, elle s’est sans doute infiltrée suite à d’intenses pluies ou d’une inondation ». Les autres résultats liés à cette recherche n’ont pas abouti à des conclusions probantes, comme on peut le voir ici et là.

Capture d’écran de la vidéo publiée sur Futura, de l’eau sortant d’un arbre lors de sa coupe. 

Tout compte fait, comme l’explique Raphaël Abe, ingénieur des Eaux et forêts, « lors de l’abattage des arbres, il y a des phénomènes qui s’observent souvent. » Sans plus de détails, Raphaël Abe revient sur la probable explication de cette sortie d’eau colorée. « Tous les arbres, toute plante contient de l’eau. C’est juste que pendant l’abattage, il peut avoir un certain nombre de conditions faisant en sorte que l’eau sorte comme on le voit dans cette vidéo. Ce peut être dû à la pression racinaire, à l’état physiologique de l’arbre, à l’humidité du sol, à l’âge et même à l’espèce. Ou encore, qu’au moment de l’abattage, il y avait une grande circulation au niveau des différents vaisseaux (de circulation) de l’arbre », tente-t-il d’expliquer. 

Comme lui, Pr. Bruno Ngotta, botaniste, confirme, la présence de l’eau dans toute plante. Mais il a une explication autre que celle de son prédécesseur. « (…) Maintenant, si nous revenons à d’autres tissus qu’on appelle les tissus de remplissage, on a dans ces groupes, les tissus de soutien, qui sont le collenchyme et le sclérenchyme, qui sont là pour assurer la flexibilité et la rigidité de la tige ou de l’arbre. Et on a un autre groupe de tissu qu’on appelle les parenchymes, qui sont des tissus accumulateurs”, renseigne Bruno Ngotta. Il poursuit, “Ils peuvent accumuler de l’eau, on va parler de parenchyme aquifère ; accumuler de l’amidon, on va parler de la parenchyme amylifère. Et c’est à l’intérieur de ces parenchymes que les produits issus de la photosynthèse peuvent subir des transformations chimiques et donner des composés appelés des métabolites secondaires, qui, ajoutés à de l’eau, donnent une solution. Et justement, lorsque la tige est entaillée et que ces parenchymes sont également ouverts, ces parois se rompent et il y a cet écoulement que vous voyez sur la vidéo ». 

Appelé exsudation, ce phénomène dont le produit déversé porte le nom d’exsudat, peut selon Bruno Ngotta, avoir plusieurs textures et couleurs. « Il peut être liquide, visqueux ou résineux ou comme une gomme. Il peut avoir plusieurs couleurs. Il y a des exsudats qui peuvent être incolores et d’autres, être comme le lait. On parle de latex. L’exsudat peut être comme vous voyez dans la vidéo, rougeâtre ou orangé », souligne Bruno Ngotta. 

Alors que Raphaël Abe révèle n’avoir pas encore vu autant d’eau sortir d’un arbre, sans bien évidemment exclure la probabilité de cette réalité, Bruno Ngotta lui, spécifie les types d’écoulement. « Comme autres caractéristiques des exsudats, il y a sa vitesse d’écoulement. Il y en a qui s’écoulent lentement et il y en a qui ont un écoulement rapide. Pour résumer, ce n’est pas un phénomène isolé, c’est même un phénomène répandu dans nos forêts et bien sûr, il y a différentes familles qui produisent différents exsudats. Je prends exemple de l’exsudat en latex. Vous les avez chez certaines plantes de la famille des euphorbiacées, les apocynacées. Pour les exsudats orangés, vous les avez chez les clusiacées …».

Somme toute, la vidéo dans laquelle on voit de l’eau colorée jaillir d’un arbre lors de son abattage n’est pas un fait mystérieux. Ce phénomène normal selon les spécialistes de l’eau, de la forêts et des plantes est appelé l’exsudation. 

Michèle EBONGUE