Une publication de Naja TV affirme que le Cameroun occupe la première place en Afrique en matière de routes bitumées. Le média cite des données récemment publiées, sans en préciser la source. Or, après consultation des statistiques disponibles de l’International Road Federation, la South African National Roads Agency Limited, du ministère des Travaux publics, d’un ingénieur des Travaux publics et d’un expert en génie civil et infrastructures routières, il en ressort que cette affirmation est infondée.

Le 24 juillet 2026, Naja TV, une chaîne de télévision digitale camerounaise, publie sur ses réseaux sociaux notamment Facebook et YouTube un texte accompagné d’un visuel. La publication affirme que : « le Cameroun occupe la première place du classement africain en matière de réseau de routes bitumées, selon les données récemment publiées ». Le post a ensuite fait l’objet de plusieurs partages dans des forums professionnels sur Whatsapp avant de parvenir à la rédaction de DataCheck.

Seulement, Naja TV ne précise pas la source de l’information dans sa publication. Contacté, Brand Kamga, le rédacteur en chef du média, nous renvoie vers l’auteur de la publication, mais celui-ci n’a répondu à aucune de nos sollicitations.  Quelques jours plus tard, le post a été supprimé de la page Facebook de Naja TV, mais pas de YouTube.

Cette affirmation intervient alors que le réseau routier camerounais fait régulièrement l’objet de débats, notamment en raison du mauvais état des routes, des accidents de circulation et des tracasseries signalées sur plusieurs axes du pays. 

Vérification

Une recherche par mots-clés sur Google a conduit DataCheck vers un article d’Actu Cameroun du 24 juillet 2026. Intitulé: « Le Cameroun en tête du classement des routes bitumées en Afrique », le texte présente deux classements dans lesquels le Cameroun occupe la pole position, avec 10 575,57 km de routes bitumées.  Le premier qui fait référence à  la zone franc, révèle que le pays surclasse la Côte d’Ivoire, le Mali, le Sénégal et le Burkina Faso. Le second, qui renvoie aux pays d’Afrique francophone, fait de la République démocratique du Congo (RDC) la 5e nation leader en matière de routes bitumées. Le pays remplace à ce rang, le Burkina Faso dans la précédente catégorie. « Avec plus de 10 000 kilomètres de routes bitumées, le Cameroun se positionne comme un pionnier en Afrique subsaharienne», lit DataCheck dans cet article tiré de “Notre Plateforme d’Informations” (NPI), comme a indiqué l’agrégateur de contenu à la fin de son texte. NPI est une page Facebook qui dit traiter des « informations crédibles afin d’informer la Communauté Nationale et Internationales».

De plus, Datacheck a retrouvé une publication du ministère des Travaux publics (Mintp) datée du 8 juin 2026, qui indique qu’au 31 décembre 2025, le Cameroun comptait 10 939,92 km de routes bitumées. En ce qui concerne les données actuelles, l’institution regrette l’impossibilité d’établir un bilan complet pour l’année 2026. « Nous ne pouvons pas avoir de bilan exhaustif, parce que le réseau routier se construit au fil des jours et on fait un bilan annuel avant notre passage à l’Assemblée, après avoir consolidé les données », explique l’institution. 

Néanmoins, le Mintp a fourni à DataCheck, un document Word de trois pages intitulé « Synthèse du réseau routier camerounais », dans lequel figurent les données relatives au réseau routier camerounais au 31 décembre 2024. Le document révèle que celui-ci s’étend sur 121 873 km et comprend: les autoroutes, les routes nationales, les routes régionales et communales. S’agissant des routes bitumées, le ministère des Travaux publics  indique une progression du linéaire, qui passe de 10 234,94 km au 31 décembre 2023 à 10 575,94 km au 31 décembre 2024, soit 341 km supplémentaires. « Cette évolution représente 341 km de routes bitumées supplémentaires », explique l’institution.

Image générée avec IA 

C’est quoi un réseau routier bitumé? 

 Le Glossaire des statistiques de transport définit le réseau routier comme « l’ensemble des routes d’une zone donnée ». Il précise que ce réseau peut être classé selon la nature de leur surface, notamment en routes revêtues et non revêtues. Une route revêtue est, d’après le même document, celle dont la surface est constituée de macadam avec un liant hydrocarboné ou bitumineux, de béton ou de pavés. 

Ces explications rejoignent celles d’Albino Nformi, ingénieur en travaux publics. « une route bitumée désigne une route revêtue prise individuellement, tandis qu’un réseau routier bitumé désigne l’ensemble des routes revêtues constituant le réseau d’un territoire. Le terme réseau routier bitumé peut donc être considéré comme une notion d’ensemble, et non comme un synonyme de route bitumée ».

Sur ce fait, Bruno Fomo, expert en génie civil et infrastructure routière estime que l’affirmation selon laquelle le Cameroun dispose du plus important linéaire de routes bitumées en Afrique ne peut être validée en l’état. « Un classement routier n’a de sens que si quatre éléments sont identiques pour tous les pays : l’indicateur, la définition de la route “bitumée/revêtue”, le périmètre du réseau comptabilisé et l’année de référence », explique-t-il. 

Note de l’expert 

En prenant comme indicateur le linéaire absolu de routes revêtues, Bruno Fomo présente les données de quelques pays africains. « l’Afrique du Sud (158 124 km) et l’Égypte (144 300 km) sont déjà très supérieures au linéaire camerounais annoncé à 10 939,92 km au 31 décembre 2025. La première place africaine est donc contredite si l’indicateur retenu est le kilométrage absolu de routes revêtues», expose-t-il.

Pour plus d’informations sur le sujet de vérification, Bruno Fomo oriente DataCheck vers l’International Road Federation (IRF), dont la base de données est une référence internationale en matière de données routières. Seulement, ses données les plus récentes datent de 2024 et celles du Cameroun n’y figurent pas. D’ailleurs, seuls les chiffres de 2023 sont contenus dans ce classement et le Cameroun occupe, après analyse de données, le  dixième rang, avec 10 225,60 km de réseau de routes revêtues. « Nous ne disposons toutefois pas de données actualisées pour 2024 concernant le Cameroun pour cet indicateur. Nous espérons néanmoins que les données de 2023 pourront vous fournir des informations utiles », a répondu l’organisation par mail.


D’après l’IRF, ces données sont recueillies chaque année auprès des ministères des Transports, des Travaux publics, des autorités routières et des instituts de statistique. L’organisation vérifie ensuite les données et compare les informations avec d’autres sources. 

Parallèlement, la South African National Roads Agency Limited (Sanral), l’agence chargée du réseau routier national sud-africain, affiche sur son site que : « l’Afrique du Sud dispose d’un réseau routier de 750 000 km. Ce réseau est présenté comme le dixième plus long au monde ».

Toutefois, comme le laisse entendre Bruno Fomo, le terme « bitumée » décrit avant tout, la nature du revêtement et non la qualité globale de la route. Par conséquent,  « une chaussée peut être bitumée tout en présentant des fissures, des nids-de-poule, de l’orniérage, du faïençage ou des défauts de drainage», précise Bruno Fomo, qui confie que le terme « route revêtue » est plus large que « route bitumée » dans certaines statistiques internationales.  Tandis que  les routes revêtues peuvent notamment inclure des chaussées en béton ou en pavés. 

Au terme de cette vérification, l’affirmation de Naja TV selon laquelle le Cameroun occupe la première place en Afrique en matière de routes bitumées est infondée. Les données de l’IRF disponibles pour 2023 placent cependant le Cameroun au dixième rang africain avec 10 225,60 km de réseau de routes revêtues. Tandis que les données fournies par le ministère des Travaux publics du Cameroun, comparées à celles des autres pays, ne permettent pas de confirmer que le pays occupe la première place en Afrique en matière de routes bitumées.

Anifa MFOUSSIE