Une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux prétend montrer un marché d’enfants à la frontière entre le Congo et le Gabon. La légende dit que des parents pauvres s’en donneraient à cœur joie à la vente de leurs enfants pour survivre. Mais après vérification auprès des journalistes et habitants du Gabon, du Congo-Brazzaville et de la République démocratique du Congo (RDC), il en ressort que la scène a été filmée dans le Haut-Katanga, une province minière de la RDC, et illustre en réalité une punition infligée aux enfants pour avoir volé une somme de 25 000 francs congolais. 

Début mars 2026, DataCheck découvre une séquence vidéo, plusieurs fois partagée dans des groupes professionnels et privés WhatsApp, de ce qui semble être une scène de traite humaine. Le clip montre 5 enfants enfermés dans des sacs. La légende du post dit : “Pathétique : un marché africain situé entre le Congo et le Gabon où des parents pauvres amènent leurs enfants pour les vendre, faute de pouvoir les nourrir. L’Afrique est en grande difficulté.” Les personnes visibles dans la vidéo échangent dans une langue locale, car ce n’est ni le français, ni l’anglais. Outre WhatsApp, la vidéo a été publiée sur Facebook (1, 2, 3), sur Instagram, sur X et sur Threads

Cette publication a remis au goût du jour des enquêtes menées et publiées au fil des années sur des questions de trafic d’enfants par le passé, et mettant en cause le Gabon, ce pays de l’Afrique centrale. En effet, souvenez-vous, le 17 juin 2005, par exemple, une enquête de The New Humanitarian (à lire ici), titrée : “Des familles démunies vendent leurs enfants”, montrait comment le trafic d’enfants s’opérait au Gabon à partir des pays de l’Afrique de l’Ouest. Dans cette autre enquête, réalisée entre octobre et décembre 2011 et titrée : “Le trafic d’enfants, un aspect de la migration ouest‑africaine au Gabon”, Open Edition Journals  citait directement le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Mali, le Nigeria et le Togo comme étant les pays impliqués dans la chaîne de trafic d’enfants vers le Gabon. Puis le 3 juillet 2018, Le Monde Afrique a réalisé un reportage sur “le calvaire des enfants vendus au Gabon”. 

Vérification

Difficile de savoir lequel des deux Congo il s’agit dans la publication. En effet, la légende de la vidéo virale sous examen fait mention d’un prétendu marché d’enfants entre le Congo et le Gabon. Or, il existe deux Congo, à savoir le Congo-Brazzaville et la RDC. Afin de savoir lequel des deux il s’agit, un indice qui paraît mineur mais non négligeable a guidé DataCheck : La langue dans laquelle s’expriment les personnes dans la vidéo. À bien écouter, elles discutent en swahili et quelques mots du lingala sont aussi perceptibles. À noter que le swahili et le lingala sont deux langues locales couramment parlées en RDC. Des échanges et notamment la prise de parole de l’une des protagonistes à la fin du clip, il en ressort entre autres cet extrait : “Qu’est-ce que ces enfants ont fait ?” (question posée probablement par la personne qui filme). Réponse de la jeune femme en swahili (à partir de la 2ᵉ minute de la vidéo) : “Nous sommes leurs sœurs. Ces enfants nous ont volé de l’argent. C’est pour nous une punition, le fait de les enfermer dans des sacs. Ils ont volé 25 000 francs. C’est pour cela que nous leur donnons cette punition.” Puis à la fin de la vidéo, la voix d’un homme dit ceci en lingala : “Alors, maman, ferme ta bouche. Je peux te jeter en prison”. Cette traduction des deux langues a été faite par le correspondant de DataCheck en RDC qui comprend mieux les deux dialectes de ladite vidéo. 

Il faut relever que des 26 provinces que compte la RDC, le swahili est une langue couramment parlée dans 10 provinces. Il s’agit du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, du Maniema, du Haut-Katanga, du Lualaba, du Haut-Lomami, du Tanganyika, de l’Ituri, du Haut-Uele et de la Tshopo. La tonalité du swahili de la vidéo querellée s’apparente à celle du Haut-Katanga. 

Haut-Katanga

Mais pour en être sûr, DataCheck a partagé la séquence à deux habitants de Lubumbashi, chef-lieu du Haut-Katanga, qui ont reconnu la forte probabilité que ce soit une scène tournée dans leur région. Mais ils n’ont pas su identifier les personnages et le quartier dans lequel la vidéo a été tournée. 

“Déjà, on parle notre swahili de Lubumbashi. Ça doit être dans les nouveaux quartiers ou encore les coins situés à proximité des carrières minières », a répondu Josué Yabili, habitant de Lubumbashi. Un autre indice, c’est que la RDC n’est pas frontalière du Gabon. Des images satellites auxquelles DataCheck a recouru établissent une distance d’au moins 540,07 kilomètres en avion, et 1 175,46 kilomètres de route. Mais il est plus proche du Congo-Brazzaville. 

Nous avons joint Wilfrid Lawilla, habitant du Congo-Brazzaville et par ailleurs journaliste indépendant. Il confirme à DataCheck que cette langue n’est pas parlée au Congo-Brazza et croit à la manipulation du contexte exact de la vidéo sous examen. 

“Je ne dispose d’aucune information concernant cette vidéo. C’est la première fois que je la vois. Et depuis que je vis au Congo, je n’ai jamais entendu ou vu cette pratique (la vente d’enfants, Ndlr). J’ai pu ouvrir la vidéo. Quand j’entends la langue dans laquelle ils échangent, c’est le swahili de la RDC », a-t-il fait savoir. 

Un fait non reconnu au Gabon 

Pour pousser la vérification, DataCheck s’est également tourné vers des habitants, y compris des journalistes gabonais. C’est afin d’en savoir un peu plus sur la véracité des faits allégués dans la légende de la vidéo que nous vérifions. 

“À première vue, je remarque des éléments importants. Le paysage entre le Gabon et le Congo, c’est une zone de forêt immense. Ce village ne ressemble pas aux villages que l’on trouve à la frontière entre le Gabon et le Congo à ma connaissance. De deux, la langue parlée a des sonorités congolaises (RDC : NDLR). C’est plus proche du swahili parlé dans l’Est de la RDC”, a décrit une autorité gabonaise, qui a souhaité l’anonymat en raison de son statut au sein du gouvernement. 

 Michael Moukala, un spécialiste de la communication basé au Gabon, après avoir visionné la vidéo sous examen, indique qu’un tel marché n’existe pas dans son pays. “A ma connaissance, ce marché illégal n’existe pas au Gabon. De plus, la loi est très stricte sur la question de l’enfant, son cadre de vie, son traitement et sa socialisation. À priori, c’est la communauté ouest-africaine qui s’adonne à ce trafic. Et là même, c’est entre les ressortissants de cette communauté. Mais il existe un déploiement de l’État qui a permis de faire chuter ce trafic”, a-t-il expliqué à DataCheck. 

Par ailleurs, Sybille Mengue, également habitante de Libreville et œuvrant dans l’accompagnement des femmes gabonaises, soutient que la vidéo de vérification est vieille de plusieurs années. “Je me souviens de cette vidéo. Elle est vieille de plusieurs années. Et ça, ce n’est pas une langue de chez nous. Et ce marché n’existe pas chez nous. C’est une fake news en fait », affirme cette Gabonaise.

En conclusion, la vidéo prétendant montrer un trafic d’enfants entre le Congo et le Gabon est un hors-contexte. Il ne s’agit pas d’un marché africain situé entre le Congo et le Gabon où des parents pauvres amènent leurs enfants pour les vendre. La vidéo montre plutôt des enfants punis, accusés de vol de 25 000 francs congolais. Par ailleurs, des sources en RDC situent la vidéo dans le Haut-Katanga.

Joel Muyisa, en RDC