Un classement publié par le journal EcoMatin avec pour source la Chambre des comptes de la Cour suprême du Cameroun, présente les dix entreprises publiques camerounaises qui ont les plus gros effectifs. Un document qui suscite moults réactions depuis lors. Les ADC, cités comme ayant le plus grand nombre d’employés, ont contesté cette donnée, tout comme plusieurs autres entreprises. Après vérification du document source et recoupement des informations auprès des structures concernées, les chiffres publiés à l’origine par la Chambre des comptes ne sont pas tous exacts. Cet organe de la gouvernance financière évoque une erreur de saisie pour ce qui est des effectifs des ADC. 

Le 20 juillet 2026, le journal EcoMatin, un quotidien spécialisé dans l’actualité économique au Cameroun, publie sur ses réseaux sociaux, notamment Facebook, un flyer intitulé: « Top 10 des entreprises publiques avec les plus gros effectifs ». Sur le visuel, les entreprises publiques sont classées en fonction de leur nombre d’employés, avec une mention de leurs charges salariales. Dans ce graphisme en bâtonnet, Les Aéroports du Cameroun(ADC)  occupent la première place du classement, avec un total de 11 626 employés, pour un salaire total de 14,7 milliards F Cfa, en 2025. Cette image qui met en avant, les entreprises comme la Société de développement du coton (Sodecoton),  la Cameroon Water Utilities Corporation (Camwater),  entre autres, cite comme source, la Chambre des Comptes

Le même jour, les ADC réfutent, via sa page Facebook, les informations les concernant, contenues dans ce visuel. « EcoMatin s’est complètement planté. ADC a 1 750 employés à date. À quelle fin la Chambre des comptes peut multiplier le nombre de salariés de l’entreprise par presque sept ? », lit DataCheck.  

Trois jours plus tard, la même entreprise fait un autre post sur le même sujet. Cette fois-ci, l’image contenant les données sur les effectifs des entreprises est marquée par une croix de couleurs vives (orange et rouge), faite à la main. Le message qui l’accompagne est un assemblage de  mise au point et de remise à l’ordre. 

Capture d’écran du 2e  démenti des ADC. 

Peu de temps après ce démenti, EcoMatin supprime de ses pages sociales, le visuel contesté et publie sur son site d’informations, une mise au point, invitant les ADC à se rapprocher de la Chambre des comptes pour faire rectifier ses chiffres. «Il aura fallu le relai du journal EcoMatin pour faire réagir les Aéroports du Cameroun (ADC)», écrit EcoMatin.

Vérification

DataCheck dans son processus de vérification a consulté le document cité par EcoMatin, qui est par ailleurs un exposé parlementaire de 29 pages. Intitulé « Audit des entreprises publiques : cas spécifique de la Société camerounaise d’Aluminium », ce rendu a été  publié sur le site de la Chambre des comptes de la Cour suprême. Et l’information sur les effectifs des entreprises publiques est contenue dans le tableau nᵒ 07, de la page 13, qui recense au total, près d’une quarantaine d’entreprises publiques. Le journal n’en a retenu que les dix premières, pour réaliser sa datavisualisation.

Contacté au sujet de l’information véhiculée, Cédrick Jiongo, rédacteur en chef d’EcoMatin, explique que sa rédaction s’est appuyée sur ce document officiel cité dans le visuel, sans remettre en cause les données qui y figurent. « Déjà, nous n’avons pas fait un article, mais un visuel d’infographie. Dès que nous nous sommes rendus compte qu’il s’agissait d’une erreur de la Chambre des comptes, nous l’avons supprimé et publié une mise au point en orientant les lecteurs vers cette institution. Nous n’allions pas vérifier une à une la trentaine d’entreprises reprises dans le tableau, parce que la Chambre des comptes est une institution crédible en matière de contrôle des comptes publics. Si les entreprises estiment que les chiffres sont inexacts, elles doivent se rapprocher de cette institution », se justifie-t-il. Le journaliste rappelle que la Chambre des comptes est la seule institution chargée d’auditer les comptes publics de l’État et considère que ses données constituent, en principe, une source fiable.

Capture d’écran d’une partie de la mise au point du journal EcoMatin 

Pour comprendre l’origine des chiffres contenus dans le document exploité par EcoMatin, DataCheck contacte la Chambre des comptes de la Cour suprême du Cameroun. Pierre Brice Tatsinkou, rapporteur du Comité documentation et communication de l’institution, explique que le document source est « un exposé présenté par un magistrat de la juridiction financière lors d’un forum d’échanges avec les chambres parlementaires», tout en précisant, qu’ «afin de garantir l’irréfutabilité des informations, je vous prie de vous appuyer, autant que possible, sur les données contenues dans les rapports d’audit officiels de la juridiction ».

Toutefois, au sujet des chiffres des ADC, la Chambre des comptes reconnaît que les 11 626 employés évoqués résultent « d’une erreur de saisie pour laquelle nous vous prions de bien vouloir nous excuser », avant d’ajouter qu’un nouvel audit des ADC est en cours de préparation et que les documents y afférents ne sont pas encore communicables. Quant aux autres entreprises citées, Pierre Brice Tatsinkou dit ne pas avoir procédé à une vérification spécifique de chacune d’elles. Pourtant, plusieurs font le même constat de l’inexactitude des données, comme les ADC. 

Mais comme le laisse entendre Grégoire Djarmaïla, gestionnaire de la communication des ADC, « normalement, c’est nous qui fournissons les données (…) Mais il peut s’agir d’une mauvaise saisie au niveau de la Chambre des comptes, puisqu’il n’y a aucune entreprise publique au Cameroun qui compte 11 626 employés. Nous n’avons jamais dépassé les 2 000 salariés. Comment une entreprise comme ADC pourrait-elle se retrouver avec plus de 11 000 employés ? Tout le Cameroun est venu travailler aux ADC ? »

Selon Aristide Merlin Ngono, économiste, cet écart ne s’explique pas par une simple faute de frappe, car le décalage entre les 11 626 employés attribués aux ADC et les près de 1 800 salariés revendiqués par l’entreprise est trop important pour être assimilé à une simple faute de saisie. « Un facteur multiplicateur proche de sept évoque davantage une erreur de compilation, une confusion entre plusieurs colonnes ou plusieurs lignes, voire une mauvaise reprise de données; plutôt qu’une simple inversion de chiffres », explique-t-il. Avant d’ajouter qu’à la lecture du document source, le tableau contenant les données est présenté comme provenant de l’annexe 7 du Projet de loi de règlement (PLR) sur les participations de l’État dans les entreprises. « Il s’agit donc vraisemblablement d’une compilation de données administratives et non d’un recensement réalisé directement par les auditeurs de la Chambre des comptes », précise ce membre de l’Association des économistes et gestionnaires du Cameroun. 

Les chiffres des autres entitées citées

Outre les ADC, DataCheck s’est également rapprochée des autres entreprises citées dans le classement publié par EcoMatin. Adamou Saliou, chef du service de la communication digitale de la Société de développement du coton (Sodecoton) avance un effectif d’environ 3 100 employés, contre 2 363 évoqués. Soit près de 750  de moins que celui contenu dans le visuel. S’agissant de la masse salariale mise également en avant, Adamou Saliou confie, sans plus de détails, que celle publiée est proche de la réalité. Tandis que la Cotonnière industrielle du Cameroun (Cicam) fait savoir que les chiffres relayés ne correspondent pas à la réalité. « C’est faux. Nous sommes 556 à ce jour, en tenant compte des nouvelles recrues, des départs à la retraite et des décès », informe l’entreprise.

Toutefois, des entreprises comme la Cameroon Radio Television (CRTV), la Cameroon Telecommunications (Camtel), le Port autonome de Douala (PAD), la Société nationale de raffinage (Sonara) et la Cameroon Water Utilities Corporation (Camwater), n’ont pas répondu  à notre sollicitation, malgré nos nombreuses requêtes. L’article sera mis à jour lorsqu’elles répondront à nos questions. Aussi, aucun de leur site web ne contient les informations recherchées. 


Plusieurs hypothèses peuvent, selon Aristide Merlin Ngono, expliquer ce décalage de données. Notamment une erreur dans la source initiale, une confusion lors du transfert des données ou encore l’absence d’une procédure contradictoire permettant aux entreprises de valider les chiffres avant leur publication. « Lorsqu’un tableau de ce type sert ensuite à mesurer la contribution des entreprises publiques à l’emploi ou à apprécier leur productivité, une donnée erronée peut fausser toute analyse. Une surestimation de 10 000 postes sur une seule entité fausse ce total d’environ 20 % et affaiblit la portée de cette conclusion », illustre Aristide Merlin Ngono, qui pense également que cette affaire met en évidence une faiblesse dans le contrôle qualité des données statistiques. Il recommande notamment de «systématiser les procédures contradictoires avec les organismes concernés, de croiser les données avec celles de la CNPS, de publier une méthodologie détaillée pour chaque tableau statistique et de mettre en place un mécanisme officiel de correction des erreurs lorsqu’elles sont identifiées

Somme toute, les effectifs des entreprises publiques camerounaises publiés par EcoMatin et dont la source est la Chambre des comptes ne sont pas tous exacts. Les ADC, la Sodecoton, la Cicam, contredisent les chiffres qui leurs sont attribués. Au-dessus  pour certains, et pour d’autres, en deçà de ceux communiqués. 

Anifa MFOUSSIE