Las d’attendre le retour du Président de la République, les internautes ont entamé une ruée vers d’anciennes images et vidéos du retour de Paul et Chantal Biya au Cameroun.  Le phénomène s’est accentué le 20 Août 2026, jour de leur arrivée, avec principalement, la propagation d’images hors contexte.

En milieu de journée du dimanche 07 juin 2026, Paul et Chantal Biya quittait le Cameroun, pour « un court séjour privé en Europe »La présidence de la République du Cameroun n’a pas donné d’informations ni sur la destination exacte, ni le but du voyage, encore moins la durée du séjour, à travers le communiqué rendu public. Habitué de Genève, l’une des villes les plus grandes et  plus connues de Suisse, plusieurs internautes y ont attribué sa destination. Une rumeur qui s’est vite coupée, après l’affaire des faux décrets annonçant le remaniement ministériel et la nomination d’un vice-président. 

C’est ainsi qu’après 74 jours passés dans ce pays d’Europe Centrale, soit le plus long séjour qu’il ait passé à l’étranger, depuis son arrivée à la tête de l’Etat, comme le laisse entendre Jeune Afrique, Paul Biya est enfin de retour. Le cérémonial de la mobilisation des militants du Rassemblement Démocratique du peuple camerounais (Rdpc), le parti au pouvoir est respecté, mais pas le protocole habituel. L’on aura par exemple pas vu en direct l’accueil du couple présidentiel par les proches collaborateurs du chef de l’ État à leur descente de l’avion. Encore moins le passage et les échanges au salon privé de l’aéroport. D’ailleurs, des journalistes ayant fait le déplacement pour l’Aéroport International de Yaoundé-Nsimalen avouent n’avoir pas pu filmer Paul Biya. Seule la Crtv, la télévision nationale a eu ce privilège, mais pour une très courte durée, a appris DataCheck auprès des confrères ayant couvert cet événement. Ces derniers n’ont pas souhaité être cités, ou même voir leurs propos apparaître dans cet article.

Pourtant, les médias connus pour leurs accointances avec le régime en place, étaient eux aussi présents. On aurait donc espéré avoir une multitude de “Live” sur les réseaux sociaux, au regard de la portée de ce “retour triomphal” de Paul Biya, mais seule la Crtv a retransmis cela en direct. Un moment qui n’a permis que de voir sa main, légèrement exposée alors qu’il quittait l’aéroport pour le palais de l’Unité. Même si plus tard, précisément entre 35’37 et 35’53, la chaîne nationale projette enfin, sous forme d’exploit, quelques clichés en différé du président et son épouse. Soit une réponse à la soif  des internautes (estimés en des millions) qualifiée d’insatiable par les commentateurs du direct. 

Au pied de l’avion, le couple présidentiel, comme on aime bien les appeler au Cameroun, échange une poignée de main avec certains hauts commis de l’Etat, notamment Joseph Dion Ngute et Ferdinand Ngoh Ngoh, respectivement Premier ministre et Secrétaire général à la Présidence. 

Capture d’écran de l’accueil de Paul et Chantal Biya à l’Aéroport de Yaoundé-Nsimalen ©Crtv web

Mais avant cet échange, le grand vide imagé de Paul Biya a laissé place à une inondation de vieilles images remises au goût du jour, comme on peut le voir  ici, ici et .

« Dans un tel contexte, la demande d’information est extrêmement forte, mais l’offre d’informations vérifiées est limitée ou tardive. Les internautes vont alors chercher des images, des vidéos et des témoignages qui permettent de répondre rapidement à leur questionnement », explique Fabrice Makem, expert en Éducation aux Médias et à l’Information (Emi). Avant de rappeler le rôle de l’image, très souvent prise pour une preuve.  « On a tendance à se dire « Je le vois donc c’est vrai ». Pourtant on peut utiliser une image authentique pour raconter une histoire fausse. C’est précisément le principe de l’image sortie de son contexte. Ici, l’image n’est pas nécessairement fabriquée, mais le contenu qui l’accompagne est trompeur (…) ce phénomène est renforcé par les mécanismes des réseaux sociaux. Une publication qui provoque de fortes émotions comme de la surprise, de l’inquiétude, de la colère ou de la joie a davantage de chances d’être commentée et re partagée. Or, le retour du président après ce temps d’absence concentrait précisément ces émotions », confie Fabrice Makem. 

Une simple vérification via Google a permis de contextualiser les faits, comme on peut le voir dans cet article de DataCheck. L’image la plus ancienne parmi la sélection date de 2018, soit il y a 8 ans. Selon Thomas Atenga, professeur au département de communication à l’Université de Douala, « cette communication est à l’image du régime dont elle sert les intérêts à savoir : anachronique, défensive, inutilement propagandière, fondée sur le mensonge. Pourtant, à l’ère de la viralité et de l’IA, il s’agit d’être proactif, s’inscrire dans la modernité des imaginaires et des représentations du pouvoir et de la politique ainsi que dans la prise en charge des manières de voir, de penser, de croire au politique ».  

 

L’effet recherché est, selon Pr. Aristide Michel Menguele Menyengue, Maître de Conférence en Sciences politiques à l’Université de Douala, «a minima, de taire les polémiques itératives sur l’absence physique du président de la République pour construire et imposer, à grand renfort d’images et de vidéos d’archives, le mythe d’un président omniprésent, performant, constant et permanent sur la scène politique». Pour lui, cette communication, plus encore, la sémiotique politique occupent une place de choix dans l’analyse des interactions politiques au Cameroun. «L’institution présidentielle est plus populaire et légitime que lorsqu’elle fait parler d’elle en continue et de manière cohérente. Les usages  des images et vidéos hors contexte du président Paul Biya dans les médias participent de ce fait à la légitimation de l’institution présidentielle et celui qui l’incarne. C’est la propagande présidentielle qui se joue. Sous ce rapport, qu’on le veuille ou pas, le président de la République en est le principal bénéficiaire dans la mesure où, il en tire des rentes symboliques à forte capacité de remobilisation», explique Aristide Michel Menguele Menyengue

Toutefois, il faut noter que cette cacophonie informationnelle n’a pas commencé le 20 août, car plusieurs jours avant l’annonce du retour de Paul Biya, la toile s’affolait déjà. Des publications (1 et 2) faisaient déjà part du retour du président de la République, annoncé mort par certains ou alité pour d’autres (1, 2 et 3).  Ces faits, selon Fabrice Makem, révèlent des distorsions. « Plusieurs biais peuvent être mis en exergue dans le cas d’une image, et c’est important de préciser qu’ils ne concernent pas uniquement les personnes « peu informées ». Nous sommes tous susceptibles de tomber dans ces mécanismes, particulièrement lorsque nous sommes pressés, émotionnellement impliqués ou confrontés à un contenu qui confirme ce que nous pensions déjà », lâche l’expert en Emi, qui va jusqu’à les nommer: le biais de confirmation, de disponibilité et d’ancrage. « Face à un contenu qui provoque une forte émotion, le premier outil de vérification reste notre capacité à nous arrêter quelques secondes avant de cliquer sur « partager », conseille-t-il.

Michèle EBONGUE