Des professionnels de santé congolais, équipés d’équipements de protection individuelle, mettent en terre le cercueil d’un patient décédé des suites d’Ebola, le 21 mai 2026. Ph. Droit tiers
La République démocratique du Congo (RDC) a déclaré officiellement la 17ᵉ épidémie de la maladie à virus Ebola le 15 mai 2026. Le tout premier cas testé positif a été notifié dans la province de l’Ituri, au Nord-Est du pays. Seulement, à cause des faux narratifs autour de cette épidémie, notamment sur les réseaux sociaux, la riposte contre cette maladie est mise à mal, créant d’ailleurs des poches de résistance au sein des communautés affectées.
Le vendredi 15 mai 2026, le gouvernement congolais déclare officiellement la 17ᵉ épidémie de la maladie à virus Ebola dans les zones de santé de Rwampara, Mongbwalu et Bunia, dans la province de l’Ituri, située au Nord-Est du pays. L’épidémie est très vite conjointement confirmée par le Centre africain de prévention et de contrôle des maladies (Àfrica CDC) et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Très vite, l’épidémie due au virus « Bundibugyo » se propage en République de l’Ouganda, pays frontalier à la République Démocratique du Congo (RDC), poussant l’OMS à la déclarer comme une urgence de santé publique de portée internationale, le 17 mai 2026. Actuellement en RDC, la maladie à virus Ebola sévit non seulement dans la province de l’Ituri, mais également dans celles du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Le gouvernement congolais a d’ailleurs durci la riposte avec un isolement obligatoire de 21 jours après l’annonce d’un cas confirmé détecté en France, le 24 juin 2026.
Les réseaux sociaux
À la déclaration de la 17ᵉ épidémie d’Ebola en RDC, des messages allant dans le sens de nier l’existence de celle-ci se sont amplifiés sur les réseaux sociaux, et même au sein des communautés jusque-là affectées. Le célèbre pasteur congolais Jules Mulindwa a, lors de sa prédication du dimanche 17 mai 2026 devant des milliers de fidèles de son église dénommée « Cité de refuge », ouvertement déclaré que la maladie à virus Ebola n’existe pas. D’après lui, ce virus n’est qu’une invention de l’Union européenne pour faire souffrir les Congolais (extrait de sa prédication en lingala à visionner ici).
Et même, certains internautes se faisant passer pour des tradipraticiens (ici, ici, ici et là) ont recommandé des solutions miracles faites à base des recettes et décoctions de feuilles, de fruits ou de produits stimulants pour guérir d’Ebola. A l’instar de ce compte TikTok qui a publié en date du 17 mai 2026 une vidéo de trois minutes, expliquant en lingala ainsi qu’en swahili la préparation d’une recette contre le virus Ebola de souche Bundibugyo. Le mélange est composé de certaines plantes et épices, notamment les feuilles de goyave, la cannelle, le bissap, le clou de girofle et d’autres plantes non précisées. Elle encourage les internautes à partager massivement le contenu, à préparer la solution en grande quantité et à faire consommer même aux nourrissons.
Sur une autre publication virale sur le réseau social TikTok le Treize juin 2026 et vue par près de 60 000 internautes, une voix-off féminine insiste sur le fait que le tabac ou encore le chanvre est le seul remède efficace pour traiter l’actuelle épidémie d’Ebola qui sévit en RDC. Elle suggère son mélange avec du thé et encourage les parents à donner cette recette à leurs enfants tous les matins avant qu’ils n’aillent à l’école.
Sur le terrain, la désinformation sanitaire occasionne des casses. Mi-juin 2026, une vidéo devenue virale a montré un infirmier engagé dans la riposte contre Ebola en train de subir un jet de projectiles de la part des habitants à la sortie nord de la ville commerciale de Butembo, sur l’axe Beni, en province du Nord-Kivu. L’homme est immobilisé à même le sol et ne sait plus comment marcher, et l’une des voix dans la séquence tente de plaider son innocence en langue swahili avant qu’une autre personne ne rétorque : « Aba njo biko na uwa watu mu Ebola ». Traduction en français : « Ce sont ces personnes qui sont en train de tuer les gens avec le virus d’Ebola. »
Dans la même période, une autre vidéo a montré une femme à moitié nue en train d’être tabassée par des hommes qui l’accusaient d’intervenir dans la riposte contre Ebola dans la ville de Beni, toujours en province du Nord-Kivu. Bien au-delà, en Ituri, une province épicentre de l’épidémie, un Centre de traitement Ebola (CTE) a été incendié par des résistants à la maladie, le 21 mai 2026. Treize malades se sont par la suite enfuis, aggravant la riposte contre Ebola dans la région. Une autre tentative d’incendie contre un centre de traitement Ebola a été maîtrisée dans la ville commerciale de Butembo, au Nord-Kivu, le 11 juin 2026.
Un habitant de l’Ituri (épicentre de l’épidémie : Ndlr), qui a souhaité l’anonymat, confie à DataCheck qu’il ne croit toujours pas à l’existence de la maladie à virus Ebola, puisqu’en 2018, lors de la dixième épidémie, “les équipes engagées dans la riposte se sont beaucoup plus enrichies au lieu de réellement sauver des vies”. Un autre, qui vit dans la ville de Butembo (Nord-Kivu), croit que l’épidémie est importée chez les occidentaux pour décimer davantage la population congolaise déjà affectée par la guerre. “Ce virus est un business pour les blancs. Ils s’enrichissent sur le sang des Congolais. En plus de la guerre à laquelle nous faisons face, ils nous tuent en faisant semblant de nous aider », croit-il.
Bien pire encore, le Centre de traitement d’Ebola (CTE) de Bafwabango, en Ituri, a été incendié par une foule s’opposant à l’existence de l’épidémie, le mardi 30 juin 2026. Cet incident a causé la mort de deux personnes, à savoir un policier et un civil. Le chef de groupement de Ngayo, Alexis Mungaki, dénonce une campagne de désinformation par certains leaders d’opinion de la région ayant conduit à ce drame.
“Nous sommes en train de sensibiliser la communauté au fait que la maladie existe. Mais il y a des leaders de mauvaises opinions qui continuent d’enflammer le feu en disant que c’est l’État qui a créé le virus à travers les vaccins, alors que tout est faux. La maladie existe. Puisque depuis tout ce temps, nous sommes au-delà des dizaines de morts dans la région de 51. Mais la population est en train de déranger la Croix-Rouge lors des enterrements dignes et sécurisés. C’est depuis 14 h que la grogne a commencé. Voilà qu’ils viennent d’incendier un centre de traitement Ebola. Un civil est aussi mort par balle. Pour le moment, la Police et l’armée se sont déjà retirées de la zone. La population a même manipulé un cadavre lié à Ebola et s’est promenée avec. Ce qui constitue un grand danger. Mais elle a aussi capturé un policier qui est mort par justice populaire”, regrette-il.
La prise de conscience comme arme de riposte contre Ebola
DataCheck a contacté Benjamin Kambadi, spécialiste de la santé publique et membre du Collectif national des experts en santé publique qui mène actuellement une étude sur les défis et solutions adaptés à la 17ᵉ épidémie d’Ebola en RDC. Il rapporte que la désinformation en cours contre la riposte contre Ebola constitue un grave problème de santé publique, qui est en train d’occasionner des morts. “La résistance observée autour de la maladie à virus Ebola dans l’Est de la RDC constitue un grand problème de santé publique. Cette résistance s’explique par plusieurs facteurs, qui sont mis en jeu, notamment la méfiance des communautés envers les institutions sanitaires, il y a l’insécurité persistante liée aux conflits armés, il y a la circulation des rumeurs et fausses nouvelles dans cette même communauté, ainsi que certaines croyances socioculturelles, surtout à ce point. Ce qui fait que la résistance dont il est question compromet en grande partie les efforts de riposte en limitant le dépistage précoce, le suivi des contacts et l’adhésion aux mesures de prévention, et c’est cela qui favorise la propagation du virus et augmente la mortalité dans l’Est », a-t-il regretté.
Le docteur Jérémie Muhindo Katsavara, médecin chargé de la prise en charge au Centre de traitement d’Ebola (CTE) de Beni, reconnaît aussi que les intox autour de l’épidémie accentuent le taux des décès communautaires, rendant le travail du personnel soignant difficile sur le terrain. Dans ce contexte, il insiste sur le fait que la population doit accepter la prise en charge dans les meilleurs délais pour en sortir guérie. “(…) Ebola, c’est une maladie, ce n’est pas une futilité. Ebola est guérissable. Mais à la seule condition de faire confiance d’abord à l’équipe de prise en charge, et d’adhérer à toutes les actions de la riposte. Lorsqu’on fait confiance à l’équipe de la prise en charge, lorsqu’on accède aux soins de qualité à temps, on augmente la chance de guérir d’Ebola. Nous regrettons à chaque fois que nous voyons les gens venir aux soins dans l’état de gravité suite à la résistance due aux intox. Lorsqu’on accepte la prise en charge pendant qu’on est déjà dans l’état d’avancée de la maladie, on a bien attendu la malchance de perdre sa vie », a-t-il conscientisé.
Même son de cloche avec le docteur Jean-Jacques Muyembe, virologue congolais de renommée mondiale pour avoir co-découvert le virus Ebola en 1976 et directeur de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB). Il appelle la population congolaise à se détourner des intox, en acceptant que le virus d’Ebola existe afin de parvenir à son éradication en RDC. « Pour l’instant, ce que nous demandons, c’est seulement l’engagement de la population afin qu’elle accepte que cette maladie existe et qu’elle pense à comment l’éviter. C’est ça qui est le plus important », insiste le docteur Jean-Jacques Muyembe.
De son côté, Louangel Visesa, formateur en fact-checking et enseignant en sciences de l’information et de la communication à l’Université de l’Assomption au Congo (UAC), relève que la désinformation sanitaire actuelle autour d’Ebola naît de la réalité vécue en 2018 (lors de la dixième épidémie en RDC). « J’apprécie la riposte contre Ebola dans notre région sur base de la réalité de 2018. J’ai l’impression que l’attitude de la communauté est presque la même au sujet de l’image qu’elle a d’Ebola : nombreux pensent que c’est une maladie créée. Vous avez vu comment le CTE installé à Katwa a échappé à un incendie récemment à Butembo (…) La grâce que nous avons aujourd’hui, c’est que les cas ne sont pas encore nombreux comme ce fut le cas en 2018, ou s’ils existent, au moins ils ne sont pas très médiatisés », relève Louangel Visesa. Il poursuit : “J’ai observé un autre problème sur la vulgarisation négligeable des stratégies de lutte contre Ebola, puisqu’il semble que dans la communauté, des gens sont informés d’une certaine manière qu’Ebola peut guérir de soi-même. Nombreux présentent des signes de la maladie, mais ils restent cachés dans les ménages ».
Par ailleurs, le docteur Bavon Tangunza, spécialiste de la lutte contre la désinformation sanitaire au sein de l’OMS, rappelle que les décoctions à base de plantes ou de fruits diffusées sur les réseaux sociaux comme remèdes demeurent non prouvées pour guérir d’Ebola. Il appelle la communauté à la prise de conscience face aux intox sur Ebola qui constituent un frein à la riposte au sein des communautés déjà affectées.
« Les messages à retenir pour la population sont les suivants : toute personne présentant des signes compatibles avec Ebola doit être rapidement orientée vers une structure de santé ou un centre de traitement agréé ; la prise en charge précoce, l’isolement, le suivi médical, la réhydratation, le traitement des symptômes, la prévention et le contrôle de l’infection, la surveillance des contacts et les enterrements dignes et sécurisés restent les mesures recommandées pour réduire les décès et interrompre la transmission », rappelle-t-il.
Dans le Nord-Kivu singulièrement, le gouvernement provincial a promis des sanctions contre les personnes qui entravent la riposte contre Ebola. En dépit de la résistance due à la désinformation, des experts contactés par DataCheck trouvent qu’il est crucial que la communauté arrive à s’engager dans la lutte contre cette épidémie qui, au 24 juin 2026, a déjà occasionné 291 décès sur un total de 1118 cas confirmés en RDC.
Joël Muyisa, en RDC
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