L’effectivité du rôle régalien de la presse, qui est d’informer la population, devient de plus en plus critique. Avoir la bonne information est désormais un luxe à l’évocation d’un certain type de sujets et d’une catégorie de personne. Des journalistes et leurs organes de presse n’hésitent plus à bafouer les règles de la profession sous le regard de l’opinion publique, au nom de la reconnaissance et de la loyauté.
Au soir du 1er juin 2026, les récits du déroulé de cette énième audience de l’assassinat de Martinez Zogo, chroniqueur et chef de chaine d’Amplitude FM, une radio à capitaux privés émettant à Yaoundé fusent de part et d’autre. L’apport d’un nouvel élément dans l’affaire Martinez Zogo pendante au tribunal défraie la chronique. Il s’agit du film de l’assassinat de l’animateur radio. En effet, des vidéos de la torture ayant entrainé la mort de Martinez Zogo ont été diffusées à l’audience. Georges Bell Bitjoka, présenté à la barre comme témoin de l’accusation, expert judiciaire et en cybercriminalité dans ladite affaire est celui dont les explications ont donné lieu à ce nouveau rebondissement dans l’affaire Martinez Zogo, dont la première audience date de Mars 2024.
Une audience dans un tribunal. Cette image a été générée par l’IA.
Les récits des journaux
Les journaux ayant déjà ou pas, couverts les audiences liées à ce procès n’ont pas hésité à rapporter le vu et entendu. Mais des rendus aux sons dissonants, voire diamétralement opposés. Pire encore, quelques-uns ont été contradictoires. Cas des journaux télévisés de Canal 2 International, d’Equinoxe et Vision 4.
« Un fait n’est jamais observé de manière totalement neutre. Chaque média sélectionne les informations qu’il juge importantes, les interprète selon sa ligne éditoriale, ses sources, ses contraintes professionnelles ou ses intérêts », relève Hilaire Hamekoue, un des doyens de la presse camerounaise. Il ajoute que, « des divergences peuvent aussi résulter d’erreurs, d’informations incomplètes ou d’approches journalistiques différentes. [Mais que] L’essentiel devait être que, les faits rapportés restent vérifiables et fidèles à la réalité. Mais nous assistons ici à une manipulation consciente. On n’a plus à faire à l’information, mais à des propagandes ».
Alors que le reportage d’Equinoxe TV ne fait en aucun cas allusion aux civils suspectés depuis le début de cette affaire, les journalistes de Canal 2 International et Vision 4 eux, l’ont fait. Le principal mis en cause n’est autre que Jean Pierre Amougou Belinga, homme d’affaires et patron du groupe l’Anecdote auquel Vision 4 appartient. Suspecté depuis le début de cette affaire, d’être le commanditaire de l’assassinat de Martinez Zogo, Canal 2 confie dans son récit que les derniers éléments de l’enquête évoquent son implication dans la mort du chef de chaine d’Amplitude FM. « …Avec le concourt des experts de téléphonie mobile, l’expert a pu établir que Justin Danwe rendait des comptes à Jean Pierre Amougou Belinga et Modeste Mopa, ancien Directeur général des Impôts, concernant la ligne 94 et d’autres affaires », dévoile la chaine de télévision. Un résumé des faits très éloigné de celui de Vision 4, qui affirme dès le début de l’article dédié à cette nouvelle audience que « les conclusions de l’expert sont claires. Jean Pierre Amougou Belinga n’est lié ni de près ni de loin, à l’assassinat de Arsène Salomon Mbani Zogo [nom complet de Martinez Zogo NDLR] ».
Le 2 juin 2026, soit le lendemain des événements, c’est au tour d’Equinoxe TV d’évoquer le nom d’Amougou Belinga dans son récit. Durant le Stand-up du reporter qui intervient à partir de la 29e minute du journal de 20h de ce mardi, le journaliste confie à son tour que l’expert n’a pas trouvé d’éléments pertinents entre le prétendu commanditaire de l’enlèvement et de la mort de Martinez Zogo, et le colonel Justin Danwe. Par ailleurs cité comme le pilote de cette histoire macabre.
Témoin de ces rendus divergents, Marion Obam, présidente du Syndicat National des journalistes du Cameroun (Snjc) fait un post Facebook pour décrier la situation et affirme le recourt à la manipulation. « Ce phénomène, intolérable dans un espace médiatique assaini, s’explique par la coexistence de deux types de journalisme aujourd’hui au Cameroun : le journalisme de faits et le journalisme d’allégeance », lâche-t-elle à DataCheck, lors d’un entretien en ligne. Avant de soutenir : « Nous assistons à une bataille de procuration. Les journalistes qui s’écharpent par médias interposés au sortir du tribunal ne se battent pas pour la liberté de la presse. Ils agissent comme les bras armés, les « soldats digitaux » ou médiatiques de clans financiers et politiques rivaux impliqués dans ce procès tentaculaire (…) on crée une confusion volontaire pour que le citoyen lambda finisse par se dire : « on ne saura jamais la vérité », ce qui profite toujours aux coupables ».
Hommage à Martinez Zogo ©Equinoxe TV
D’ailleurs, Roméo Saa Ngouana, sociologue spécialiste des médias et des questions de désinformation impute premièrement cette pratique aux acteurs du traitement de l’information. « On se rend compte que derrière le sensationnalisme et le traitement parfois partial de l’actualité, se cache des enjeux profonds. Ce peut être le tribalisme, le clientélisme politique ou les règlements de comptes et les luttes de positionnement dans une société. Dans un contexte de fin de règne, de transition, il y a une lutte de positionnement qui peut également influencer le contenu et le traitement des médias », énumère-t-il.
Un phénomène ancien
Ce cas rappelle plusieurs de ce genre, n’ayant certes pas eu la même portée, mais dont les faits restent les mêmes. Notamment un événement, un fait, mais des récits divergeant dans des journaux et parfois par des journalistes sur les réseaux sociaux. Des journalistes ou encore des médias connus, qui diffusent des informations tronquées, dans le but de manipuler l’opinion publique. « Sans remonter très loin, les débats autour de la lutte contre Boko Haram, la crise anglophone naissante (à partir de 2016), certaines élections et plusieurs grandes affaires politico-judiciaires ont souvent donné lieu à des récits médiatiques contradictoires, chaque camp accusant l’autre de désinformation ou de propagande », explique Hilaire Hamekoue. Pour qui, « la similitude avec l’affaire Martinez Zogo est la forte polarisation de l’opinion et des médias ».
Pour le journaliste, le problème n’est pas le nombre de médias, mais la qualité de leur travail, leur indépendance et le niveau d’esprit critique du public. A ce sujet, Roméo Saa Ngouana, sociologue spécialiste des médias et des questions de désinformation, fait savoir qu’« aujourd’hui, la pluralité des organes de presse a fait décupler le phénomène de manipulation médiatique », alors qu’on se serait attendu que le nombre élevé de médias offre la possibilité à tout le monde, d’accéder à l’information.
Michèle EBONGUE
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