L’essor des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle a profondément transformé la production, la diffusion et la consommation de l’information. Si ces technologies offrent aux journalistes un accès plus rapide aux contenus, elles favorisent également la propagation de rumeurs, de fausses informations ou de contenus manipulés. Des journalistes expliquent les mécanismes mis en place au sein de leur rédaction pour maintenir l’intégrité de l’information.

Alors que les Camerounais attendaient encore les résultats officiels de l’élection présidentielle organisée le 12 octobre 2025, une publication attribuée au magazine Jeune Afrique annonçait, deux jours plus tard, la victoire de Issa Tchiroma Bakary avec 61 % des suffrages. Relayée sur Facebook, WhatsApp et reprise par certains médias, dont le quotidien privé La Nouvelle Expression, qui l’a publiée en page 5 de son édition du 15 octobre 2025, cette information a rapidement circulé dans l’espace public. Après des vérifications effectuées par DataCheck notamment, le magazine panafricain n’avait pas publié un tel article. Plus encore, les résultats officiels n’avaient d’ailleurs pas encore été proclamés au moment de sa diffusion. Cet exemple n’est pas un cas isolé. En effet, au quotidien, des contenus trompeurs ou manipulés se multiplient sur les réseaux sociaux. 

Il y a quelques semaines, une note attribuée au Mbog Liaa annonçait l’interdiction du « Dimanche Taro » sur le territoire Bassa’a. Le document a largement circulé sur les réseaux sociaux avant que des vérifications menées auprès de chefs traditionnels ne révèlent qu’il n’émane ni du Mbog Liaa, ni d’un quelconque regroupement des fils et filles Bassa’a.

Plus récemment encore, deux communiqués distincts abondamment partagés sur les réseaux sociaux ont semé la confusion concernant le représentant du chef de l’Etat à l’inauguration du nouveau siège de la Fédération camerounaise de football (Fecafoot). Un premier communiqué a laissé entendre que Narcisse Mouelle Kombi, le ministre des Sports et de l’Éducation physique, devait représenter Paul Biya, le président de la République à la cérémonie. Une seconde annonce désignait Joseph Dion Ngute, le premier ministre comme représentant du chef de l’État. Cette situation a entretenu une certaine confusion jusqu’à la tenue effective de l’événement avec le premier ministre comme représentant. 

Les communiqués partagés sur les réseaux sociaux 

 

Face à ce phénomène, les professionnels des médias multiplient les mécanismes de contrôle afin d’éviter de relayer de fausses informations. Au sein de la rédaction du quotidien Mutations, la prudence demeure la première arme des journalistes face à cette réalité. « Globalement, la démarche que nous adoptons face à une nouvelle sur les réseaux sociaux est celle de la prudence », explique Michel Ferdinand, rédacteur en chef adjoint chargé des magazines et chef desk Littoral/Sud-Ouest au quotidien Mutations. Selon lui, les plateformes numériques constituent avant tout des sources informelles qui nécessitent un travail rigoureux de vérification avant toute exploitation journalistique. « Le principe est simple ; procéder à la vérification de l’authenticité d’un document, de la véracité des faits et à la confrontation des sources avant traitement. Pour ce faire, le responsable du pan numérique y met de son expertise pour checker et renseigner éventuellement le reporter », confie le rédacteur en chef adjoint chargé des magazines.

Le journaliste estime d’ailleurs que la crédibilité constitue aujourd’hui le principal avantage concurrentiel des médias traditionnels. « L’interactivité et la célérité imposées par les réseaux sociaux nous imposent plus de responsabilité. Il y va de la crédibilité des médias traditionnels », affirme-t-il, convaincu que les médias classiques survivront à condition d’adapter leur modèle économique et éditorial au numérique.

Techniques de vérification

Cette conviction est également partagée par Alain Ghislain Kanga, rédacteur en chef adjoint à Canal 2 International. Pour qui la bataille contre la désinformation commence par une règle fondamentale ; ne jamais publier ce qu’on n’a pas vérifié soi-même. « À Canal 2 International, nous travaillons avec des sources identifiées, des faits recoupés et une chaîne éditoriale qui n’a pas de raccourci sous la pression du numérique. L’IA est un outil que nous intégrons dans des cas précis. Notamment la recherche documentaire, le traitement de certaines données. Mais la décision éditoriale reste humaine. Ce que le téléspectateur attend de nous, ce n’est pas d’être le premier. C’est d’être juste », résume le rédacteur en chef adjoint.

Dans la rédaction dont il a la charge, les réseaux sociaux sont considérés comme un point de départ, jamais comme une source d’information à part entière. Une publication virale déclenche systématiquement une enquête complémentaire. « Nous remontons à la source primaire, contactons au moins deux interlocuteurs indépendants, vérifions le contexte géographique et temporel d’une image ou d’une vidéo et confrontons l’information aux faits déjà établis », détaille le journaliste de Canal 2 International. Par ailleurs, il a listé certains outils qui les accompagnent dans la vérification visuelle comme Google Reverse Image Search et InVID. Toutefois, Alain Ghislain Kanga reconnaît qu’il est déjà arrivé à sa rédaction de relayer des informations qui se sont révélées inexactes après publication. Dans ces situations, la correction constitue un réflexe professionnel. « La rectification doit être aussi visible que l’erreur, c’est un principe que notre chaîne défend fermement. Quand une fausse information a circulé et que nous avons, par inadvertance, relayé un élément inexact, nous le corrigeons à l’antenne, clairement, sans détour. Pas en bas d’écran, pas en fin de bulletin. La correction mérite le même espace éditorial que l’information initiale. C’est une question de contrat de confiance avec le téléspectateur », affirme-t-il.

La pression de la rapidité demeure toutefois l’un des principaux défis pour les rédactions. « La pression de la vitesse est réelle, permanente, et elle s’infiltre dans les réflexes. On peut se retrouver à vouloir confirmer une information avant même de l’avoir vérifiée, simplement parce qu’elle enfle sur les réseaux. C’est là que le journaliste expérimenté doit résister. La rapidité est une valeur dans notre métier, mais elle est subordonnée à l’exactitude. Les médias traditionnels qui survivront sont ceux qui auront compris que leur valeur n’est pas dans le canal de diffusion, mais dans la confiance qu’ils incarnent », estime le rédacteur en chef adjoint de Canal 2 International.

Face à cette accélération permanente, Gladys Sidjé Bambadiang, grand reporter à Equinoxe Tv, mise sur la multiplication des sources et la confrontation systématique des informations. « Pour déjouer les pièges du numérique dans mon travail de journaliste, je procède systématiquement à la vérification des faits à travers plusieurs sources. Et même après avoir reçu les informations de mes sources, je confronte encore ces différentes sources, des plus crédibles au moins crédibles. Et pour finir, je peux aussi me renseigner chez des confrères », souffle-t-elle avant d’ajouter qu’elle a néanmoins déjà été confrontée à des erreurs, notamment lors du traitement d’accidents de la circulation. Dans ces situations, la rédaction procède à une correction publique en s’appuyant sur les chiffres officiellement communiqués par les autorités.

Même son de cloche pour les professionnels en radio.« Cela arrive même aux médias les plus rigoureux, tu peux souvent te retrouver dans ces situations où, parce que tu veux avoir la primeur de l’information, il y a un média qui a relayé une information que tu te dis qu’elle est valable et oups, tu la publies, tu rédiges l’article, tu en parles alors que c’est une fausse information. Pour rectifier le tir, il faut déjà avoir la rapidité de publier le rectificatif clair et visible ou bien même de supprimer le post erroné en publiant un nouveau avec explication. Il faut avoir la transparence totale, expliquer ce qui s’est passé », estime Francine Ntamack, rédactrice en chef de la radio ELL’ FM, pour qui les réseaux sociaux représentent à la fois une opportunité et un risque majeur pour les journalistes. « Les réseaux sociaux sont une mine d’informations mais aussi un champ de mines », résume-t-elle.

La presse cybernétique n’est pas en reste

Du côté de la rédaction de La Plume de l’Aigle, Didier Ndengue affirme que les fondamentaux du métier restent inchangés malgré les évolutions technologiques. « Nous procédons comme à la vieille école ; Nous prenons le temps de vérifier et de nous assurer que les informations publiées sur les réseaux sociaux sont fiables et vérifiables » explique le directeur de publication. Le journaliste reconnaît que certaines fausses informations peuvent parfois paraître crédibles malgré les vérifications effectuées. Dans ces cas, la rédaction n’hésite pas à supprimer ou modifier les contenus concernés tout en présentant ses excuses aux lecteurs. « Notre objectif n’est pas de manipuler ou de véhiculer des fake news. La conscience professionnelle voudrait que quand on est en tort, on présente nos excuses. Parfois nous recevons des droits de réponse que nous publions également, on peut se tromper vu que nous sommes tous des êtres humains, ça arrive ».

L’intelligence artificielle ne constitue pas seulement un danger, mais aussi un outil d’assistance dans de nombreuses rédactions qui permet de gagner du temps sur certaines tâches techniques. « Aujourd’hui, l’intelligence artificielle nous aide surtout à accélérer certains processus de traitement. Par exemple, lorsqu’il faut relire un texte, nous devions auparavant le faire relire par des collaborateurs qui n’étaient pas toujours disponibles au moment voulu, alors même que l’information presse. Il fallait parfois solliciter des amis pour relire, mais eux aussi n’étaient pas forcément disponibles au bon moment », déclare Yves Martial Tientcheu, journaliste web et CEO de Médiatude, avant d’ajouter qu’« avec elle, il est désormais plus facile de relire un texte, de corriger les coquilles et d’améliorer la syntaxe, le tout beaucoup plus rapidement. Nous pouvons également améliorer des images. Il arrive que nous n’ayons pas accès à des photos de bonne qualité pour illustrer un article. Aujourd’hui, grâce à l’intelligence artificielle, nous pouvons améliorer la qualité des images et produire de meilleures illustrations pour nos papiers ». Toutefois, il insiste sur le fait que la technologie ne remplace pas le travail de terrain.

Malgré des approches parfois différentes, les professionnels interrogés convergent sur un point essentiel; à l’ère du numérique, de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux, la survie des médias repose moins sur leur capacité à être les premiers, mais plus  sur leur aptitude à être fiables.

Anifa MFOUSSIE