Rencontré lors de la 5ᵉ édition de l’Africa facts summit en Nairobi au Kenya, le responsable de la section Afrique de l’Ouest de l’Organisation non gouvernementale “Internet sans frontières”, une organisation qui œuvre dans la lutte contre la désinformation et les discours de haine en ligne sur les réseaux sociaux parle de l’impact de l’intelligence artificielle, du micro-ciblage politique et de la censure étatique.

Quels sont les facteurs qui favorisent les micro-ciblages en Afrique et quels en sont les risques ? 

Aujourd’hui, les facteurs qui favorisent les micro-ciblages politiques en Afrique, c’est tout d’abord une explosion des données numériques. Aujourd’hui, dans des pays comme la RDC ou le Mali, par exemple, ou l’Afrique du Sud, les internautes, en fait, sont en mesure d’accéder à l’information. Ils produisent de l’information, et donc, cette information est aujourd’hui disponible quelque part dans le monde numérique et cette information attire des convoitises. Donc, aujourd’hui, avec les outils de micro-ciblages, on est capable de diviser une large audience. On peut prendre un bassin, par exemple, d’internautes dans un pays X comme la RDC, par exemple, diviser cette audience, en fait, analyser les comportements des internautes, en fait, croiser les données de ces internautes, les données de géolocalisation, les données de consommation, les données de déplacement, les données de santé. Et avec tout ceci, on peut donc cibler des messages qui sont des messages, en fait, sur mesure, qui seront adressés, en fait, à ces internautes qui vont de plus en plus s’informer en ligne, qui communiquent de plus en plus en ligne et ces informations ciblées, en fait, peuvent être disséminées pour différentes raisons, pour atteindre différents buts, en fait. Donc, c’est aujourd’hui le problème auquel les internautes sont confrontés dans le contexte numérique africain.

⁠Doit-on lier la désinformation en Afrique à l’expansion de l’IA?

La désinformation, c’est un vieux phénomène en Afrique. En fait, c’est un problème qui a existé depuis très longtemps. Ce sont des manipulations qui continuent aujourd’hui, et donc c’est une menace qui connaît en faite une amplification grâce aux outils d’intelligence artificielle, grâce aux micro-ciblages, comme on a pu le voir avec les dernières révélations, par exemple, liées à l’utilisation de l’IA Cloud dans des pays comme la RDC, où une société française, a eu recours à l’IA Cloud pour désinformer à grande échelle. 

Comment les micro-ciblages peuvent-ils servir positivement en Afrique ?

Je pense que, comme j’ai eu à le souligner durant mon intervention, le micro-ciblage peut comporter des côtés bénéfiques. Dans des zones en conflit par exemple, dans des zones qui connaissent une crise humanitaire, on peut recourir au micro-ciblage pour, par exemple, donner de l’information, passer de l’information ciblée à des populations qui sont dans un moment difficile. Mais opérer dans de tels contextes déjà tendus, déjà complexes, implique des garde-fous. Et ce sont ces garde-fous, aujourd’hui, qui n’existent pas, en fait, et qui favorisent l’essor du micro-ciblage politique, qui reste une activité très opaque, malheureusement, mais qui prospère, qui se développe, qui attire de nombreux acteurs. Mais dans le même temps, les populations, les internautes africains ne savent pas que cela se passe, elles ne savent pas que cela se produit actuellement. Donc, c’est important qu’à travers ce type de rencontres, on puisse parler de ce genre de phénomènes pour lever un peu le voile sur ce type de manipulation, sur ce type de désordre de l’information que de tels actes peuvent poser dans le contexte congolais ou ailleurs en Afrique. Aussi, comme j’ai pu le montrer dans ma présentation, essayer de trouver des pistes de solutions pour amoindrir l’impact négatif du micro-ciblage politique à l’ère où on assiste à une propagation des outils de l’IA sur le continent africain. 

Comment on peut se revendiquer la protection des données en Afrique alors que, pour la plupart, elles sont hébergées à l’étranger ? 

C’est une question, une problématique complexe, parce qu’effectivement, on ne peut pas parler de souveraineté si les données sont localisées ailleurs. Donc, je pense qu’il y a des efforts à faire pour, par exemple, construire. Il y a des efforts actuellement fournis pour construire par exemple, des data centers, mais il faut fournir plus d’efforts. Et je pense que la protection de la donnée, au stade où on est, implique qu’on ait davantage de débats publics, en fait, davantage de debunking, par exemple, pour démystifier déjà ce qu’est la donnée, pour essayer de montrer ce qu’on peut faire avec cette donnée, et sensibiliser le grand public en fait, à adopter certaines… En fait, il y a des comportements qu’ils peuvent adopter, parce que pour le moment, on ne va pas pouvoir rapatrier ces données tout de suite, mais dans le même temps, vous avez des actions qui se développent et qui se basent sur l’exploitation de ces données, en fait. Donc, il y a des acteurs qui sont en mesure d’analyser, de fructifier ces données. Il faudrait offrir plus de lumière sur ce sujet auprès des populations, montrer les enjeux autour du recours à ces données, montrer un peu ce qui est possible d’en tirer pour les acteurs qui sont dans ce secteur d’activité, montrer aussi aux populations comment elles peuvent se protéger à leur niveau individuel, collectif, et aussi essayer de faire un travail auprès des décideurs publics, parce qu’on ne pourra rien faire uniquement sans être connecté à eux, parce que les décisions politiques sont prises par eux, et donc, il est important aussi qu’ils prennent connaissance de certains enjeux, et de l’importance d’agir par rapport à certaines menaces, qui rôdent autour de ces données. Qui sont, par exemple, dans une sorte de boîte noire, puisqu’elles n’ont pas de visibilité sur ce qui se passe dans le stockage à l’étranger.

À quelle fréquence pensez-vous qu’internet est censuré en Afrique ? 

Malheureusement, internet est de plus en plus censuré en Afrique, dans beaucoup de contextes. Par exemple, les autorités invoquent différentes raisons, des fois qui sont plus ou moins farfelues, des fois qui ne s’expliquent pas et que ces autorités ne sont même pas en mesure de défendre. Donc, internet est de plus en plus censuré. Ce qui pose beaucoup de problèmes. Donc, aujourd’hui, il est intéressant qu’on puisse trouver un équilibre, parce que quand on parle de sécurité nationale, mais de façon très floue. Il est important de pouvoir trouver un équilibre pour préserver en même temps les libertés publiques et essayer de mettre en place un certain cadre, pour éviter qu’on aille de plus en plus vers des pratiques de censure. Il y a quelques années, les États coupaient de façon radicale internet. Aujourd’hui, ce qu’on voit, c’est que les États en Afrique ont recours à des moyens plus détournés, plus déguisés, pour toujours briser les connexions, empêcher les gens de pouvoir communiquer. Maintenant, en même temps, ils ont recours à des services pour essayer de désinformer, manipuler. Donc, tout ceci pose un véritable problème, et malheureusement, vient dépeindre négativement l’image numérique que le continent est en train de projeter, à travers des actions parfois très louables, que ce genre de censure, de coupure, de violation des droits numériques viennent malheureusement mettre à mal.

Des propos recueillis par Joël Muyisa, à Nairobi